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Les médias sont sympathiques avec Apple. Quelle entreprise ne rêverait pas de la promotion aussi planétaire que gratuite dont vient de bénéficier la tablette iPad? Il faut dire que les médias, en particulier la presse écrite, ont un intérêt existentiel, presque ontologique, pour cette ardoise de verre et d’aluminium. Elle, ou l’une de ses concurrentes à venir, pourrait lui sauver la mise.
Ou tout au moins l’aider à réparer une erreur stratégique commise il y a quelques années, en période de haute conjoncture. Cette erreur a consisté à basculer gracieusement des articles, des photos ou des vidéos sur le Web, en espérant très fort que la publicité suffirait à rentabiliser la dématérialisation du contenu journalistique. Mais la pub, cette ingrate, est peu venue.
Dans le même temps, tout le monde s’est habitué à consommer de l’information gratuite sur le Web, surtout avec l’aide du suceur de sang médiatique qu’est Google. Revenir en arrière sera difficile.
A moins que l’iPad réussisse avec l’écrit ce que l’iPod a réussi avec la musique: faire payer du contenu grâce à une interface simple, amusante, nomade et maligne. Mais surtout flatteuse. S’il n’est pas toujours agréable de lire la version numérique d’un journal ou d’un magazine sur un ordinateur, c’est encore pire sur l’écran en noir et blanc des tablettes numériques actuelles, à l’exemple du Kindle. Comme le New York Timesl’a montré mercredi pendant la présentation de l’iPad, l’appareil en couleur d’Apple conserve la mise en page du journal, rend pleine justice aux photos, permet d’une pression de doigt d’accéder à des galeries d’images ou à des vidéos.
«L’iPad permet de valoriser un contenu qui ressemble au journal ou magazine original, tout en ajoutant des possibilités uniques de navigation et de multimédias. Dommage qu’il soit un peu cher et que son autonomie soit réduite par rapport à un livre numérique», relève Philippe Gendret, responsable des activités numériques d’Edipresse à Lausanne. Spécialiste en intelligence artificielle à l’EPFL, auteur du récent livre La Métamorphose des objets (Ed. FYP), Frédéric Kaplan pense lui aussi que cette séduction visuelle est essentielle: «On est avec l’iPad dans un type de lecture qui est celui du magazine, avec tout ce que cela comporte d’esthétique, de mobilité, d’images de qualité, de mobilité du regard entre les titres, les chapeaux et les textes, entre la lecture rapide et la lecture profonde. L’écran rétroéclairé est ici un avantage par rapport à l’encre électronique des tablettes actuelles. Peu importe que cet écran soit à la longue plus fatiguant pour l’œil que l’encre électronique: la lecture d’un magazine est plus courte que celle d’un livre.»
Tirant parti de cette valorisation de contenus, les éditeurs pourraient ainsi bientôt réintroduire le principe d’abonnements payants. Via le magasin en ligne iTunes d’Apple, ou des plates-formes communes, comme celle qui est en train d’être étudiée par les principaux éditeurs suisses en coopération avec Swisscom. Car un éditeur aime connaître les habitudes et les comportements de ses lecteurs, ce que ne permet pas une plate-forme comme iTunes, entièrement gérée par Apple. Celle-ci pourrait en revanche se montrer plus intéressante qu’un Amazon pour la répartition des recettes. Un proche du patron d’Apple l’a dit mardi au New York Times: Steve Jobs croit à l’avenir des médias traditionnels, estimant qu’une démocratie repose sur une presse libre et des journalistes professionnels.
C’est sans doute trop angélique pour être tout à fait vrai. Mais regardons ce qui s’est passé avec les créateurs des 140 000 applications qui peuplent désormais iTunes: Apple leur laisse une bonne part des recettes. Pourquoi n’en serait-il pas de même avec les éditeurs de presse? Et aussi avec les éditeurs de livres, un rien refroidis par la ponction de 70% prélevée par Amazon sur les ventes des ouvrages numériques. Apple a promis à Hachette, Penguin ou HarperCollins qu’ils pourraient vendre aux Etats-Unis leurs nouveaux livres 13 ou 15 dollars dans son magasin en ligne. Ce qui est plus intéressant pour eux que les 10 dollars imposés mordicus par Amazon. Celui-ci a tenté de vendre de la musique en ligne moins cher qu’Apple, mais a échoué: il n’y avait pas d’iPod en bout de chaîne pour rendre désirable la lecture des fichiers numériques.
A l’EPFL, Frédéric Kaplan pense qu’un outil comme l’iPad est à même de renouveler les médias écrits: «Grâce à son ergonomie, à ses possibilités de navigation, à sa facilité de connexion, à la richesse de son contenu visuel, ce genre d’appareil peut rendre obsolète la lecture de la presse sur les ordinateurs portables. Pour les livres, sauf pour les ouvrages pédagogiques, je suis plus réservé. Un livre sur papier a une ergonomie unique, irremplaçable. Il permet une expérience de lecture linéaire, concentrée, inscrite dans la durée, sans qu’il soit nécessaire de zapper d’un contenu à l’autre.»
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