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02.06.2006 Interview par Daniel Garcia (Livres Hebdo)
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"Ce qui va changer, très vite, c’est que les objets vont désormais avoir conscience de cette histoire explicite que leur font vivre les humains, et qu’ils vont en tirer parti. Je vous laisse deviner tout ce que cela peut changer dans la trame sociétale, à partir du moment où les objets qui nous entourent et qui normalement ne devraient pas se rappeler de leur histoire, vont commencer à se rappeler de cette histoire…"


Il a 31 ans. Son métier est d’explorer « les futurs possibles ». Ingénieur diplômé de l’Ecole nationale supérieure des télécommunications, Docteur en intelligence artificielle (thèse à Paris VI), Frédéric Kaplan travaille depuis 1997 au Sony Computer Science Laboratory de Paris, un laboratoire réunissant 6 chercheurs permanents et une vingtaine « d’intermittents » de toutes nationalités, dirigé par Luc Steels, lui-même d’origine flamande. L’objectif de ce laboratoire (il n’en existe que deux dans le monde, et l’autre est bien sûr à Tokyo), ce n’est pas la recherche appliquée (aux produits maison), ni même la recherche et développement (les futurs produits maison), mais la recherche fondamentale. Autrement dit, défricher des voies qui ne le sont pas encore. Le laboratoire parisien travaille ainsi sur des matières aussi différentes et complexes que le langage, la musique, les neurosciences…

Pour sa part, Frédéric Kaplan s’est principalement intéressé, jusqu’ici, aux robots. Il leur a d’ailleurs consacré deux ouvrages, La naissance d’une langue chez les robots (Hermès Science, en 2001) et, plus « grand public », si l’on ose dire, Les machines apprivoisées, comprendre les robots de loisir, chez Vuibert en 2005. Rappelons-le encore une fois, son domaine d’exploration est la recherche fondamentale. Quoique Sony soit, aujourd’hui, l’un des constructeurs d’électronique grand public les plus avancés en matière de livre électronique à base de la technologie e-ink, Frédéric Kaplan n’a donc reçu aucune commande de son employeur pour s’intéresser au livre électronique. Il y est arrivé de lui-même, par des voies transversales. Les pistes qu’il entrouvre ont impressionné les participants au séminaire Tebaldo sur l’encre électronique du 17 mars dernier (voir L.H. n° • du 24 mars 2006). Nous avons voulu refaire avec lui le cheminement de sa réflexion.

Livres Hebdo : Tout a commencé avec la disparition de votre grand-père…

Frédéric Kaplan : Mon grand-père possédait une bibliothèque importante. Pas en valeur marchande, beaucoup de ses livres étaient des livres de poche, mais c’était un grand lecteur. J’ai, moi aussi, cette passion des livres. A sa mort, j’ai donc récupéré une bonne partie de sa bibliothèque. Et j’ai constaté que nombre de ces livres étaient cornés, annotés, certains de leurs passages soulignés. En lisant à mon tour ces ouvrages, j’ai découvert des œuvres nouvelles en ayant, d’une certaine manière, le regard de mon grand-père derrière l’épaule. Je pouvais voir les passages sur lesquels il s’était arrêté, ceux qu’il avait sautés, les livres qu’il avait abandonnés au bout de trente pages, etc. Outre la découverte de ces ouvrages, j’avais donc l’histoire de leur lecteur et en l’occurrence, celle d’un lecteur particulier. Tout à coup, ces livres avaient donc d’autant plus de valeur à mes yeux qu’ils avaient été cornés, déformés, annotés…

A partir de là, vous avez voulu en savoir davantage sur les pratiques d’autres lecteurs…

Oui. Et j’ai naturellement pensé qu’un bon endroit pour étudier le phénomène, c’était d’aller en bibliothèque, puisque après tout les bibliothèques sont un endroit privilégié de transit des œuvres écrites. Je me suis donc rendu à la bibliothèque la plus proche du laboratoire, la bibliothèque Mouffetard, et prétextant que je me livrais à une étude sur le sujet, ce qui n’était pas complètement faux, je leur ai demandé de me montrer, parmi les ouvrages qu’ils récupéraient cornés ou annotés, les exemplaires les plus impressionnants. J’ai ainsi eu la chance de pouvoir examiner des objets qui sont presque des pièces de musée. Les bibliothécaires, on s’en doute, les considèrent comme des exemples à ne pas suivre de dégradation des œuvres, mais en même temps ce sont à chaque fois des caractères uniques. Un livre, en particulier, m’a impressionné, que j’ai photographié : un exemplaire du Théâtre de Pirandello, chez Gallimard, qui de toute évidence avait été lu et commenté par plusieurs strates de lecteurs — les écritures étaient différentes. Y avait-il eu phénomène d’entraînement ? Ou chaque nouveau lecteur, pour s’y retrouver dans ses propres annotations, avait-il dû surenchérir ? Toujours est-il qu’on y trouvait des commentaires au stylo rouge, au stylo bleu, au crayon de papier… des passages soulignés, surlignés, stabilobossés, des pages cornées, des notes dans les marges, des passages encadrés, etc.

On en revient aux histoires de lecture…

Là, ce n’était plus seulement une seule histoire de lecture, mais de multiples histoires de lecture qui se cristallisaient sur cet ouvrage précis. Et ce sont ces histoires de lecture qui définissent ce que j’appelle le caractère historique des livres : l’objet livre lui-même devient le réceptacle de ces multiples histoires de lecteurs qui l’ont eu entre les mains et qui, en laissant leur trace, enrichissent sa lecture pour les autres lecteurs qui arrivent ensuite.

Vous avez ensuite voulu expérimenter le book-crossing ?

Oui. Le book-crossing, rappelons-le rapidement, est ce mouvement né grâce à l’Internet, par lequel des lecteurs abandonnent volontairement dans des lieux publics, mais avec un minimum de discrétion, un livre qu’ils ont aimé, pour que d’autres lecteurs s’en emparent après eux. Ils mentionnent sur Internet le lieu et la date de leur abandon. Celui ou celle qui décide de récupérer le livre mentionne à son tour le lieu et la date de la réception. Même si l’expérience est à l’opposé de celle que j’ai vécue avec la bibliothèque de mon grand-père, on reste donc, avec ce principe, dans l’idée que les livres ont une histoire, à cette seule nuance près que cette fois, le caractère historique du livre tient avant tout dans son parcours.

En quoi ces deux expériences ont-elles inspiré votre réflexion sur le livre électronique ?

Ce qui est intéressant, avec l’arrivée de systèmes pour le livre électronique au sens large, sans rentrer dans les détails technologiques et sans présumer de la forme qu’il prendra exactement pour le consommateur, c’est cette distinction qui va s’opérer entre le contenu — le contenu purement textuel — et un appareil qui lui, va suivre le lecteur. Chacun aura sa propre histoire : l’appareil, qui sera lié à un lecteur particulier, qui pourra savoir les habitudes de ce lecteur particulier ; et puis les textes qui eux, seront immatériels, transiteront, s’échangeront, se cloneront éventuellement, bref auront leur trajectoire personnelle, dont ils pourront également garder la trace sous la forme de données supplémentaires. L’articulation qui pourra se faire entre ces deux types d’histoires me semble une des clés fondamentales pour comprendre les possibilités que, finalement, ce genre d’outils va ouvrir demain et qui nous sont pour l’instant encore largement inconnues. Pour l’instant, l’essentiel des réflexions sur le livre électronique se cantonne à des métaphores un peu vaines…

Les éditeurs, pour leur part, se concentrent principalement sur les questions de lisibilité, de droits d’auteurs…

Des vraies questions, au demeurant, et parfaitement valides, qu’il faudra bien résoudre, mais sur lesquelles il ne m’appartient pas de me prononcer. En revanche, je ne suis pas sûr qu’il soit pertinent de se demander si le livre électronique sera ou non un « vrai » livre, plus ou moins ressemblant avec l’objet livre que nous connaissons actuellement.

Vous voulez dire que ce sera plutôt un nouvel objet, induisant des pratiques nouvelles de lecture ?

L’émergence de la robotisation et de l’intelligence artificielle dans la vie quotidienne va créer des objets dont la valeur ne sera plus la valeur marchande, liée à une fonctionnalité de départ, mais une valeur liée à l’histoire de cet objet, au temps passé avec lui, à l’utilisation de cette histoire. Que les objets aient une valeur qui soit davantage liée à leur histoire qu’à leur valeur marchande, ce n’est pas nouveau en soi. Tout le monde a pu en faire l’expérience quand il s’agit de déménager et qu’on se découvre incapable de se débarrasser de vieilleries auxquelles on s’aperçoit qu’on est très attaché. Les objets technologiques aussi, peuvent provoquer de tels attachements : j’aime mon iPod, j’aime mon téléphone portable, etc. Mais jusqu’à présent, cet attachement a toujours été unidirectionnel. C’est-à-dire que c’est nous, humains, qui accordons une certaine valeur historique aux objets, sans que cette histoire puisse être exploitée par les objets eux-mêmes. Ce qui va changer, très vite, c’est que les objets vont désormais avoir conscience de cette histoire explicite que leur font vivre les humains, et qu’ils vont en tirer parti. Je vous laisse deviner tout ce que cela peut changer dans la trame sociétale, à partir du moment où les objets qui nous entourent et qui normalement ne devraient pas se rappeler de leur histoire, vont commencer à se rappeler de cette histoire…

Là, les lecteurs vont penser que vous nous entraînez dans la pure science-fiction. Or, pas du tout. Il existe déjà des expérimentations très poussées de ce que vous décrivez…

Dans la musique, oui. Pour une raison toute simple, que tout le monde connaît : la dématérialisation de la musique est bien plus avancée que celle du livre. Des chercheurs du Viktoria Institute de Gotteborg, en Suède, ont ainsi travaillé sur des lecteurs MP3 équipés de connections Wifi ad hoc, qui permettent à ces lecteurs d’établir entre eux des connections autonomes, sans qu’il soit besoin qu’un humain les active. La technologie est très simple : elle peut à court terme se répandre dans le grand public. Les chercheurs ont ensuite équipé des volontaires de ces lecteurs MP3, qui les ont utilisés comme s’il s’agissait de leur propre lecteur MP3. A cette différence près que, ici, chaque chanson contenue dans le lecteur est à même d’évaluer à quel point elle est « appréciée » dans l’écologie d’ensemble du lecteur — là encore, la technique est aujourd’hui assez simple : il suffit d’insuffler un peu d’intelligence artificielle dans le lecteur. Notre chanson est donc capable de savoir si elle est écoutée souvent, ou pas du tout. Capable, aussi, de détecter si elle est systématiquement « zappée » quand la liste de lecture arrive à elle, et donc d’en déduire qu’elle n’est pas « aimée » ou, à tout le moins, pas adaptée à son contexte d’utilisation. Maintenant, que se passe-t-il quand deux porteurs de ces lecteurs (je dis deux, mais ça pourrait être cinq ou six) se croisent, — dans un bus, par exemple ? Les deux lecteurs vont entrer en communication et notre chanson, à partir de ce qu’elle sait de sa propre histoire, sera capable d’évaluer si elle ne serait pas potentiellement mieux dans l’écologie de l’autre lecteur MP3. Et bien sûr, les chercheurs du Viktoria Institute ont donné à chaque fichier la possibilité de sauter de lecteur en lecteur. Et c’est ce qu’ils font ! A la descente du bus, nos deux voyageurs, sans avoir rien fait, et sans s’être aperçus de rien, n’auront plus, dans leur lecteur MP3 la même liste de lecture qu’au moment de monter dans le bus. Mais quand l’un des voyageurs s’apercevra du changement — par exemple, arrive dans son casque une chanson qu’il ne se souvient pas avoir chargée lui-même dans son lecteur —, il pourra, s’il le souhaite, savoir à quel moment cette chanson est entrée en sa possession, ou chez combien d’autres humains elle aura séjourné auparavant, car chaque fois qu’elle sautera d’un lecteur à un autre, toute chanson emportera bien sûr son histoire.

On devine que ce qui est valable pour la musique, le sera aussi pour les textes.

Pour la musique, la technologie, je le répète, est prête. Et il est permis d’imaginer, en effet, que les textes suivront un jour le même chemin. Même s’il reste à résoudre beaucoup de questions dès qu’on veut rentrer dans le détail — quels sont, par exemple, les bons paramètres à mesurer pour savoir si un texte est réellement « apprécié » ou non par son détenteur ?

Le bookcrossing deviendrait, alors, autonome…

Il prendrait en tout cas une valeur beaucoup plus documentée. Parce qu’avec ces livres, sauterait en même temps l’histoire de leur lecture et les enrichissements — annotations, etc — apportés par le lecteur. Avec l’arrivée du livre électronique, il y a de grandes chances pour que le tabou de notre culture qui nous retient d’annoter ou commenter les livres des autres, saute. Car l’altération physique du livre aura disparu : les annotations ne seront plus que de l’information supplémentaire, vue comme de l’information supplémentaire, qu’on pourra choisir ou non d’afficher, mais qui n’altèrera pas le contenu du texte.

La valeur du texte électronique s’en trouvera d’autant modifiée…

Aujourd’hui, la valeur économique d’un livre est essentiellement liée aux processus qui précèdent sa production « industrielle » ou qui servent à la mettre en œuvre. Sauf, bien sûr, dans le cas des trajectoires exceptionnelles, qui nourrissent la bibliophilie : un roman de Balzac, par exemple, dans sa première édition et avec une dédicace de l’auteur. Mais demain, on peut penser que, parce qu’ils porteront tous des histoires de lecture, les livres électroniques verront leur valeur déterminée par ces histoires, fussent-elles anonymes. Reprenons l’exemple de la musique : savoir que telle chanson est plus écoutée que d’autres par les gens, voilà une information qui a sa valeur, y compris pour l’auteur de la chanson ! Même chose avec un texte. On peut savoir qu’un roman se vend à tant d’exemplaires. Mais combien de gens, exactement, vont le lire : le lire effectivement, puis éventuellement le relire, se le prêter entre amis, dans la famille… demain, nous saurons tout cela, si on le souhaite. Et puis bien-sur on pourra aussi faire le choix de la lecture anonyme dont ni la machine, ni le contenu textuel ne gardera la trace. A chacun de choisir s’il veut partager cette information, ou non.

Reste la question de la sensualité du papier, à laquelle beaucoup de lecteurs ne pensent pas pouvoir renoncer.

C’est une vraie question, bien sûr. Le futur nous dira si nous arrivons avec l’encre et le papier électronique à une sensualité satisfaisante, mais je note que les progrès enregistrés, en seulement quelques années, sont déjà remarquables. Les usages du livre électronique restent aussi à définir. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il y aura basculement du livre papier vers le livre électronique, mais au contraire que les consommateurs définiront des usages complémentaires. Mais, encore une fois, il ne m’appartient pas d’y répondre. Mon interrogation est plutôt de savoir comment ce genre d’outils va, tout d’un coup, transformer de manière profonde notre rapport au livre. Je ne vous cache pas que la prospective est d’autant plus difficile que nous nous colletons à des scénarios entièrement nouveaux. Mais une chose est sûre : dans un futur proche, les informations produites par les objets seront numériquement supérieures à celles produites par les hommes. L’information, aujourd’hui, sur Internet, est produite par les hommes. Demain, elle sera majoritairement produite par les objets. Ces informations, qu’allons-nous en faire ? Je n’ai pas, la non plus, les réponses. Mais je rappelle une chose : la plus grande partie de la masse énorme d’information actuellement contenue sur Internet ne m’est sans doute pas nécessaire. Jusqu’au moment où je souhaite une information précise, et je vais alors taper dans un moteur de recherche pour la trouver… L’information nous paraît souvent inutile, tant que nous n’en avons pas besoin.

Pour revenir à la bibliothèque de votre grand-père…

Vous parliez tout à l’heure de la sensualité du papier. Bien sûr, elle est ce qu’elle est. Mais, en l’occurrence, un des plaisirs pour moi de me plonger dans la bibliothèque de mon grand-père, c’était d’essayer de déduire comment il avait lu tel livre, pourquoi il s’était arrêté dans tel autre, etc. Avec le livre électronique, nous aurons toutes ces informations, et même bien davantage. Le livre papier est un agrégateur de temps : quand vous reprenez votre lecture après vous être arrêté un temps X, c’était comme s’il ne s’était rien passé entre. Le livre électronique pourra vous dire, lui, qu’il y a eu une pause. De cinq minutes, de trois jours ou de cinq ans ! On peut évidemment supposer que des gens refuseront violemment cette mémorisation tous azimuts. D’autres la voudront, au contraire. Personnellement, j’étais content d’avoir entre les mains les livres ayant appartenu à mon grand-père. Mais j’aurais été encore plus content de disposer de toutes ces informations-là, pour disposer à la fois du temps du livre et du temps de la lecture, et ainsi reconstituer le puzzle.

Propos recueillis par Daniel Garcia